La fiancée vendue
Parmi les plus beaux poncifs que l’on entende parfois, il y a celui-ci : le Dieu de l’Ancien Testament est un Dieu de colère et de vengeance, un Dieu méchant, alors que celui du Nouveau Testament est un Dieu d’amour et de pardon, un Dieu gentil. C’est non seulement absurde, puisque c’est le même Dieu et qu’il ne change pas, qu’il aime et pardonne comme un père depuis toujours, mais c’est aussi mal lu, car c’est souvent l’inverse.
Témoins les deux textes du jour, si semblables, sur la vigne, d’Isaïe et de saint Matthieu. Le plus violent des deux est celui raconté par Jésus. Avec Isaïe, les animaux ne dévorent que des grappes de raisin ; avec Jésus, il y a quand même un serviteur battu, un autre lapidé, et de surcroît deux décès de mort violente, l’un des trois serviteurs, sans compter une seconde série à l’identique, puis le fils lui-même. Le bilan est plus lourd, tout cela pour une vigne. Mais s’il en est ainsi, c’est que ce carré de ceps sur un lopin de cailloux en vaut la peine.
La vigne a pris de la valeur d’un texte à l’autre, on l’abandonne ou bien on se l’arrache. Elle est devenue un enjeu, entre férocité et amour jaloux. De quoi s’agit-il ? La vigne est la même d’un Testament à l’autre, elle est la foi du peuple d’Israël, le peuple élu. Le bien-aimé, le propriétaire, Dieu, s’est donné du mal pour elle. Ce sont les vignerons qui la négligent. Les voilà prévenus de ce qui les attend : ils seront dépouillés, la vigne sera donnée à d’autres comme une fiancée vendue.
Entrons dans l’épaisseur de ces petites histoires. La mise en scène est à ce point ressemblante que l’on se dit que Jésus connaît par cœur Isaïe. Sa reprise en clin d’œil est une continuité et une nouveauté. Dans les deux textes, la terre est cultivée, un pressoir est creusé, et le propriétaire a bâti une tour de garde. La vigne est une richesse, elle éveille l’envie, il faut la surveiller, la garder. Elle peut se perdre.
Saint Augustin commentateur de la Genèse s’interroge sur le fait que Dieu conduit Adam au jardin pour le garder. Qui garde qui ? Augustin joue sur les deux sens possibles : Dieu place Adam au jardin, lieu de la grâce, pour qu’Adam y soit établi et soit gardé. Mais Dieu place Adam aussi au jardin pour qu’Adam garde lui-même le jardin. C’est quand Dieu nous garde qu’il nous rend capables de garder le jardin. Ainsi en va-t-il de la foi accordée au peuple d’Israël, et de notre foi, celle du peuple chrétien, celle qui a grandi sur nos terres depuis deux mille ans. Dieu nous y a établis pour nous garder, et aussi pour que nous la gardions.
Le peuple chrétien a-t-il gardé la foi, c’est-à-dire la transmet-il, la cultive-t-il, la fait-il fructifier ? « France, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ? » demandait le jeune Jean-Paul II à Paris en 1980, phrase célèbre. Un lycéen s’y trouvait en direct, sur le parvis de Notre-Dame et regardait pendant ce temps la statue de Charlemagne placée sur un côté.
En écoutant le pape, il haranguait secrètement le grand ancêtre barbu : « Toi, Charlemagne, l’empereur couronné par le pape, monarque polygame et plutôt ambigu, as-tu transmis les promesses de ton baptême, autrement qu’en liquidant le peuple saxon ?
Allons plus loin. Dans Isaïe, le propriétaire s’occupe lui-même de sa vigne, seul ; mais dans la parabole il la confie à des vignerons, car il part en voyage : le voyage de l’invitation à croire sans voir. Les serviteurs envoyés et molestés, ce sont les prophètes. Le fils tué, c’est celui qui raconte l’histoire, Jésus. En quelques traits de crayon, Jésus raconte sa propre mission terrestre : sauver la vigne et se laisser massacrer pour cela. C’est assez dire que la violence, s’il en est une, est la nôtre, et non celle de Dieu. Rien n’est plus violent que le rapport de l’homme à Dieu. Ou bien parce que l’homme déchaîne sa propre violence en l’attribuant à Dieu, ce qui est un trucage très ancien, toujours actuel. Tous les Te Deum d’après-guerre l’attestent. Ou bien parce que l’homme, plus profondément, désobéit à Dieu. La violence résulte de l’amour refusé. La violence est la signature du péché originel. Nous constatons que Dieu respecte notre violence, il ne l’empêche pas, il la laisse s’exercer. Il n’empêche rien. Mais il en tire les conséquences.
Dans Isaïe il enlève la clôture pour que la vigne soit dévorée par des animaux, et la terre se couvrira de ronces et désolation. Dans l’Évangile, le royaume de Dieu est enlevé à ses héritiers pour être donné à une nation capable de le faire fructifier.
Avançons. S’agit-il d’une annexion d’un pays par un autre pays ? Non, bien sûr, la foi était donnée à Israël, le Fils est refusé par son peuple, et la foi est offerte au monde entier. Jésus annonce saint Paul et le passage des Juifs aux Païens, d’un peuple géographique à un peuple théologal.
Qu’en est-il de nous ? La même chose pourrait nous arriver. Si nous négligeons la foi, elle sera donnée à d’autres, plus réceptifs, plus méritants. Nous marchons depuis longtemps sur la crête, et la crête est en train de devenir une arête.
D’un côté, trop de chrétiens assis sur le tas d’or de leur héritage le négligent et le dilapident. Ceux qui parlent haut et fort en parlent souvent mal, pour s’en rire. De l’autre côté, bien des chrétiens approfondissent une foi vive, débordent d’initiatives. Avec même, et plus que dans d’autres pays tout aussi lessivés, une capacité de résistance, du caractère, des idées. Les catholiques français ont de la ressource, plus qu’ils ne croient. Ne leur manquent que les deux mamelles de la guerre : le nombre et l’argent.
Peut-on dire que la foi du pays du France risque d’être donnée à d’autres ? Pour une part, oui, bien fait pour nous, qui casse paie ; mais, pour une autre part, non, quelque chose en nous s’y refuse. Les chrétiens de France n’ont pas dit leur dernier mot. À tel point que, en de nombreux endroits, ils deviennent, aux dires des politiques locaux quand parfois ceux-ci parlent vrai, le dernier ciment d’une société à la dérive : « Aidez-nous, nous n’avons plus que vous ! »
Reste un fond de timidité, comme toujours fâcheuse. Qui sait faire le métier de vigneron, qu’il travaille à la vigne, conscient de son courage, de sa valeur d’exemple. Personne ne le fera à sa place.