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La mélodie du bonheur
Le dimanche, la liturgie propose trois lectures. Souvent, on insiste sur l’Evangile, sans trop commenter les autres lectures. Pourtant, ces trois lectures sont la Parole de Dieu, inspirées par le Saint-Esprit, lues dans une même célébration. Autant de raisons pour chercher un écho d’une lecture à une autre.
Aujourd’hui, les trois lectures mettent en écho Job, saint Paul et Jésus lui-même. En méditant ces trois lectures à la fois, il faut chercher cet écho et même une sorte de mélodie qui traverserait les différents textes.
Une mélodie… oui, dont le thème est assez facilement repérable car il tourne autour du mot « évangile ». C’est clair chez saint Paul : « Malheur à moi si je n’annonce pas l’Evangile ». C’est aussi clair chez saint Marc : « que là aussi je proclame l’Evangile », dit Jésus. En revanche, c’est moins clair chez Job et pourtant, en plein désespoir, le passage finit par un mot inattendu : « Mes yeux ne verront plus le bonheur ». Le mot bonheur fait alors écho à Evangile car l’Evangile est une bonne nouvelle, un bonheur qui ne vient pas de l’homme.
Mais Job semble quand même perturber cette « mélodie du bonheur ».
En réalité, comme souvent dans la Bible, il se crée une autre mélodie qui s’entrecroise avec la première, ce qu’on appelle en musique l’art du contrepoint : deux mélodies, quasi indépendantes, poursuivent leurs notes et pourtant s’accordent et se mettent réciproquement en valeur, on ne sait trop comment. Jean-Sébastien Bach disait que la musique la plus haute est cet art du contrepoint. C’est même la plus surnaturelle car de l’accord improbable des deux mélodies jaillit comme la révélation d’un mystère.
Regardons nos textes de plus près pour découvrir ces deux mélodies en contrepoint. Oui, pour Job, tout semble fini. La mélodie l’emporte comme un chant funèbre vers la souffrance, le désespoir et la mort. Pourtant, Job parle bien du bonheur, même négativement, il dit le mot comme d’ailleurs il exprime sa souffrance montrant par là qu’elle n’est pas normale, que cette mélodie des ténèbres aspire à une autre mélodie. Mais Job est incapable de se la donner lui-même car l’Ancien Testament est sans solution devant la souffrance et la mort, sans solution devant le malheur du juste. Le plus grand malheur serait que l’homme se perde définitivement dans cette seule et sinistre mélodie.
En écho, saint Paul se donne totalement à la prédication de l’Evangile. Mais il n’est le prédicateur béat d’une bonne nouvelle qui flatterait notre goût superficiel de bonheur, comme s’il disait : « Je suis heureux, écoutez-moi, et vous serez heureux ». Dans l’Evangile de saint Paul, il y a aussi tout le drame de l’existence humaine, de son péché et du salut : « Libre, je me suis fais esclave » ; « avec les faibles, j’ai été faible, pour gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous pour en sauver à tout prix quelques uns. »
En écho encore, on retrouve Jésus en prière. Une autre mélodie commence. C’est le contrepoint. Ou plutôt, on retrouve les deux mélodies, celle de Job, celle de saint Paul et celle d’une musique nouvelle, non composée par la main de l’homme. Jésus vient de guérir de nombreux malades, d’expulser des démons, il y a bien la mélodie de Job, les malades, mais aussi, la puissance divine, la mélodie de la vie nouvelle, les guérisons et l’expulsion des fausses notes démoniaques.
Mais après tout cela, Jésus se retire seul dans la prière car il sait que l’Evangile n’est pas n’importe quelle bonne nouvelle. Au delà des miracles, il faut s’enfoncer plus profond dans le mystère du Mal, la mélodie de Job, pour la transformer. Jésus sait que l’Evangile passe nécessairement pas la Passion, la souffrance et la Croix, l’éparpillement des notes, des fausses harmonies, des accords plaqués, la mélodie perdue.
Toute la Bible est ainsi parcourue par ces deux mélodies en contrepoint : Au plus haut de la portée musicale, la béatitude promise de la résurrection, mais en contrebas, la rédemption douloureuse, le rachat du péché, le salut par l’offrande de la vie de Jésus, sa Passion aimante.
Sa Passion aimante… voilà l’unité de ces deux mélodies : c’est l’amour de Dieu qui fait passer de la mort à la vie. Jésus en mettant son amour dans la mort a vaincu le péché. Il entremêle les deux mélodies pour les emporter, comme le Gloria des anges, au plus haut des cieux.
Notre contemplation du Cœur de Jésus n’est rien d’autre que le regard du Transpercé et l’écoute d’un cœur qui bat, qui ne bat plus, qui bat, qui ne bat plus, qui bat encore, composant les deux mélodies, la mort, la vie, et révélant le mystère de leur contrepoint, l’amour plus fort.
Mes frères, notre vie sur terre sera toujours habitée par ces deux mélodies. La mélodie de Job n’a pas disparu de la terre car l’Evangile de Jésus n’est pas un petit bonheur terrestre. Notre cœur connaît donc des épreuves, des souffrances et encore la mort. Mais ce n’est qu’une des deux mélodies du cœur chrétien. Jésus a voulu connaître les deux mélodies et vivre, à chaque instant de sa vie terrestre, ce contrepoint de l’Evangile : la croix et la résurrection ; la malédiction et la bénédiction ; la tristesse et la joie ; la trahison de Judas et l’amour de Jean ; l’Agonie et la communion pascale ; la mort sur la Croix et Marie debout au pied de la même Croix ; et l’Eglise faite de pécheurs, et l’Eglise sainte, du ciel et de la terre, de l’Esprit-Saint, des choses saintes, des saints en procession interminable derrière Jésus et encore la beauté de Marie.
Deux mélodies, donc.
Puis, le contrepoint de l’Evangile.
Et, enfin, la mélodie du bonheur.

fr. Gilbert Narcisse, op


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